Management

La frontière entre temps privé et temps professionnel a la vie dure – Bertrand Duperrin

Résumé : on nous dit que la frontière entre les temps personnels et professionnels s’estompe, que les outils désormais ubiquitaires vont rendre cette distinction obsolète. On nous dit également que c’est un bien car nombre de salariés le demandent à corps et à cri, sans parler des jeunes générations pour qui cette séparation est digne d’un autre âge. En fait le problème est plus profond : si tout le monde veut pouvoir agir n’importe quand, personne ne veut être l’objet d’une action dans les moments qu’ils considère comme personnels. Et cela change tout…et peut contribuer à dégrader les rapports humains si on continue  à regarder la chose avec un angélisme béat.

Il est une idée communément répandue selon laquelle la frontière entre le temps dédié à la vie privée et le temps dédié à la vie professionnelle tend à s’estomper, voire à disparaitre. Je parle bien ici du temps, non de la frontière entre le contenu des deux vies qui est encore un autre débat.

La première chose qui est incontestable est que la nature du temps n’est plus liée au lieu : on peut travailler de chez soi, en mobilité voire profiter de sa pause déjeuner pour régler quelques affaires personnelles alors qu’on est au travail.

La seconde est qu’avec la technologie qui est disponible ainsi que l’évolution des outils mobiles, l’environnement de travail devient ubiquitaire. Tout au moins il peut le devenir et, paradoxalement, il semble que les attentes du collaborateur en la matière dépassent encore les réalisations des entreprises.

Ensuite on parle d’une évolution culturelle qui ferait qu’on, enfin surtout certaines générations, considérerait que la frontière entre les deux temps est artificielle et que chacun peut être selon son besoin et ses envies, actif professionnellement sur du temps privé. Qui n’a jamais, en effet, trouvé rassurant de se dire “de toute manière je peux gérer à distance au cas où…” avant de partir en week end ou “allez je rentre, j’enverrai ces deux mails ce soir / demain matin”.

Mais lorsqu’on creuse, c’est un peu moins évident que cela. Disons que si la frontière n’est plus aussi imperméable qu’elle le fut, elle ne s’effondre pas pour autant. En fait l’opération s’opère un peu à sens unique.

Il y a une forme de schizophrénie, finalement compréhensible, entre ce qui est vu comme une facilité (pouvoir faire quelque chose hors de son temps de travail pour être plus flexible ou réagir à une situation de suite plutôt que la laisser se dégrader) et une intrusion dans sa vie privée (recevoir un email ou toute forme de demande alors qu’on est supposé ne pas être au travail). En fait tout le monde veut avoir la possibilité d’envoyer mais pas de recevoir.

Trois cas sont alors à distinguer :

– le fait de terminer ou s’avancer sur un travail : on envoie un mail, on met quelque chose à jour dans l’espace collaboratif interne. C’est fait mais on ne s’attend pas à ce que quiconque en prenne connaissance avant le lendemain ou le retour du week end.

– on fait face à une situation d’urgence : on envoie en attendant une réponse. Deux manières : l’email ou l’instant messaging en se disant que de l’autre coté la personne peut avoir deconnecté ou faire celle qui n’a pas vu, ou le téléphone.

– le malentendu : quelqu’un fait quelque chose un samedi en se disant que personne n’en prendra connaissance avant lundi mais qu’au moins ils s’est avancé ou a rattrapé son retard…et, ailleurs, un autre se sent harcelé et obligé de traiter ce qu’il reçoit alors que ça n’était pas le but de l’opération. Une situation plus commune qu’on ne le croit.

Ca n’est pas le mélange des temps qui pose problème mais l’intrusion et la contrainte. Dès qu’on parle d’outils collaboratifs asynchrones cela va bien, dès qu’il y a émission d’une alerte ou d’un message cela pose problème. Or qui dit échange dit souvent qu’il y a un émetteur et un récepteur.

Quelles conclusions ?

– ne pas prendre pour argent comptant tout ce qu’on peut entendre.

– favoriser les espaces collaboratifs asynchrones pour que la liberté des uns n’empiète pas sur la vie privée des autres

– régler la chose collectivement, voire mettre en place des règles au sein d’une équipe car il ne s’agit pas d’une somme de préférences individuelles mais qu’un mécanisme global. Dès que l’un commence, peu à peu d’autres suivent en se sentant obligés alors qu’ils ne le sont pas et n’en n’ont aucune envie.

En tout cas il importe de clarifier les choses car ici malentendus et incompréhensions risquent rapidement de tendre l’ambiance et impacter négativement l’équilibre de certains.

Retrouvez Bertrand Duperrin

Crédit Photo: Benjamin Boccas

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