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Et au CES 2021, on parle aussi du futur du travail?

Par Jean-Noël Chaintreuil, fondateur de Change Factory

Étant donné à quel point l’année 2020 a été spécifique et a bouleversé nos habitudes, de nombreuses conférences ont été consacrées au monde du travail et à ses nouveaux défis au CES en 2021. Rien de transcendant ni de révolutionnaire mais un juste rappel de ce qui fait le présent du travail.

L’ensemble des conférences est revenu, pour marquer un saut de paradigmes, sur le fait que l’année passée a été un véritable voyage dans le temps au niveau des postures et des pratiques sur le lieu de travail, avec des entreprises qui ont franchi un cap d’une dizaine d’années en avant dans leurs pratiques digitales, que ce soit en termes de technologie et d’outils voire même de culture et de la nécessité de repenser totalement le monde du travail en remettant l’humain au centre – sujet régulièrement repris dans les contenus RH.

Donc, est-ce une n-ième itération ou un réel saut de pratiques bénéfique à la profession ?

Les crises ont toujours accéléré l’hybridation entre les ressources humaines et la technologie. Voici un best of des tendances abordées concernant le futur du travail pendant le CES (Consumer Electronics Show). L’événement qui se déroule traditionnellement à Las Vegas s’est tenu cette fois-ci en ligne du 11 au 14 janvier 2021.

Travailler à distance, un défi de taille

Visioconférence, télétravail, compétences… Les ressources humaines ont dû faire face à de nombreux bouleversements. Avant la pandémie, il était considéré comme quasi-impossible de manager un collaborateur qui n’était pas dans le même espace de travail. Or, ces derniers mois ont prouvé qu’un collaborateur avec lequel s’installe une bonne dynamique et une réelle confiance sera tout à fait efficace à distance.

N’oublions pas que l’adoption et l’adaptation de nombreux outils à distance est avant tout un sujet de RH et non pas technologique.

Il est également important d’emmener les dirigeants et les comités de direction dans une adoption des nouveaux outils sélectionnées rapidement et dès le départ. Dans ce cadre, ils auront un rôle d’exemplarité dans la diffusion des nouveaux usages. L’une des grosses difficultés dans l’adoption de nouvelles méthodes de travail est la peur de l’inconnu. L’objectif est de faire de certains leaders des sponsors afin de créer un climat de confiance et de réassurance auprès de l’ensemble des collaborateurs.

Mais alors comment font les managers pour s’assurer de la productivité à distance ? Certaines entreprises ont mis en place des outils de télésurveillance : des trackers durant les réunions zooms, de la reconnaissance faciale voire même des coussins soi-disant destinés à un plus grand confort des employés, et qui servaient en fait à traquer le temps que ceux-ci passaient assis sur leur chaise. Cette surveillance, teintée de micro-management, n’a que peu de chance de plaire aux collaborateurs qui se sentiront trahis, déresponsabilisés et surtout fâchés face à ce manque de confiance.

Cependant la plupart des managers ont tout de même besoin d’être capables de rendre compte de l’avancée des projets. Une nouvelle forme de communication – prenant en compte le non-verbal distanciel et les contraintes inhérentes au télétravail – est alors indispensable pour expliquer comment, pourquoi, et dans quelle mesure le travail a besoin d’être “monitoré”.

L’ère nouvelle de la compétence et de la flexibilité

Mieux mesurer les compétences des collaborateurs est un défi à part entière. En effet, les collaborateurs ont continué de développer diverses compétences pendant les confinements : certains sont devenus des boulangers, multipliant pains aux céréales et brioches aux pralines quant aux autres, ils maîtrisent maintenant Canva, le no-code ou Lightroom comme des professionnels.

Il devient donc essentiel d’être capable de cartographier avec justesse les compétences – et pas uniquement les compétences techniques, ne négligeons pas ces compétences dites «soft» qui peuvent faire la différence sur de nombreux projets – des collaborateurs pour mettre leur potentiel à profit. L’analyse des données est de facto un allié puissant lors des sessions de formation en ligne, mais aussi pour repérer et enrichir les éventails de formations disponibles afin de correspondre au mieux aux challenges des entreprises et aux besoins des collaborateurs.

Cette ère nouvelle implique également un apprentissage renforcé dans lequel les RH ont un rôle à jouer. Si l’on a beaucoup répété que beaucoup de professions allaient disparaître ou être profondément modifiées suite aux évolutions technologiques majeures comme l’IA, la pandémie a prouvé que la flexibilité et l’adaptation étaient des mots-clés, dans le monde professionnel comme personnel, et que dompter de nouvelles technologies ou de nouveaux modes d’organisation allait devenir monnaie courante.

L’entreprise doit vouloir investir dans ses employés pour augmenter leur employabilité. Si cela peut sembler un risque de voir ses employés partir pour de nouvelles opportunités, il faut surtout ne pas oublier que c’est un investissement qui augmente considérablement les capacités de rétention et d’attractivité d’une organisation, notamment via la marque employeur.

Vers une cohabitation future des modes du travail

L’arrivée du vaccin indique un retour au présentiel, du moins de manière partielle. Les employés qui auront préféré un mode de travail en 100% à distance voudront également le conserver. Dans cette optique, les managers et les RH devront apprendre à gérer ce type d’organisation pour proposer une expérience de travail adaptable et fluide. Comment organiser des réunions avec des personnes qui ne sont pas sur le même lieu, comment assurer le suivi des tâches même à des kilomètres de distance ? Comment assurer la cohésion des équipes dans ces conditions ?

Ces différentes composantes impliquent un lien renforcé entre les équipes technologiques et ressources humaines, ce qui implique la généralisation de projets et modes d’organisation transverses et une véritable agrégation des compétences. L’organisation doit se faire moins en silo, devenir plus fluide entre les différentes unités d’une même entreprise pour gagner en réactivité. C’est la capacité des organisations à gagner en maturité et à penser les transformations dans leur ensemble – des recrutements à la formation, à la montée en compétence – qui fera la différence.

La refonte totale de la notion de travail

Un changement global de valeurs

Les mutations actuelles du monde du travail sont plus profondes qu’il n’y paraît, en particulier car elles dépassent le cadre étriqué du bureau. C’est un véritable changement d’état d’esprit. Pendant le confinement, nous sommes passés d’une volonté de survie qui s’est installée en réaction face à une situation inédite à une quête d’épanouissement.

En effet, la santé mentale est revenue à plusieurs reprises au centre des préoccupations. Isolement, hausse de l’anxiété et dépression ont marqué de nombreux collaborateurs, notamment car les frontières entre travail et vie personnelle se sont floutées, parallèlement à une diminution des libertés et à la disparition des routines structurantes de notre existence. La question des risques psycho-sociaux, autrefois peu traitée, est maintenant incontournable pour retrouver un environnement de travail sain et efficace.

Ré-imaginer le travail devient un élément essentiel. Il ne s’agit pas de faire plus, mais de faire mieux. L’objectif au niveau des entreprises est de dépasser ce stade de la survie pour passer à une situation où nous sommes capables de nous adapter à l’incertitude et aux changements soudains. Tout n’est pas à réinventer : ce qui fonctionnait en présence doit être accentué en distance. On doit être plus empathique et créer un vrai environnement de confiance propre au développement des compétences des collaborateurs, par le coaching et l’accompagnement collectif.

Un changement de valeurs qui affecte trois composantes clé de la notion de travail

  • Le sens au travail : le sens même du travail doit regagner en substance. Il convient de repenser la valeur du travail accomplie. A travers l’attention donnée aux professions essentielles mais aussi parfois au passage au télétravail, certains éléments ont pu voir que leur travail n’apportait pas grand-chose à la société. Pour cela, le travail doit avoir des résultats concrets qui permettent de motiver les troupes. Il s’agit en somme de créer une nouvelle architecture de travail.
    Et on ne peut que vous conseillez de lire  « Eloge du carburateur » de Matthew B. Crawford sur le sens et la valeur du travail.
  • La force de travail : C’est un leitmotiv sûrement répétitif, mais les crises ont prouvé que l’humain était au centre de tout. Ainsi, plutôt que d’espérer que tout redevienne comme avant, les nouvelles compétences développées pendant 2020 doivent être exploitées pour façonner l’entreprise de demain. Les collaborateurs ont fait preuve de capacités hors normes pour s’adapter face aux changements, et cette flexibilité nouvellement acquise est essentielle. Elle implique de revoir la structure du travail pour faire face aux disruptions à venir et créer une nouvelle culture du travail, basée sur la confiance et la coopération transverse.
  • L’espace de travail : Le bureau se retrouve depuis quelques mois au centre des réflexions. Comme évoqué dans la première partie, la technologie offre la possibilité de changer facilement de lieu de travail pour de nombreux métiers, rendant son aspect fixe dépassé et les possibilités de localisations plus variées. La nouvelle culture insufflée devra être perceptible à travers des espaces de travail modulables et adaptatifs, qui facilitent la collaboration digitale.

Cette crise sanitaire a profondément bouleversé nos manières de travailler, entre distanciel forcé, digitalisation et changement d’état d’esprit – et le CES 2021 ne fait qu’appuyer ces changements de comportements et de pratiques – sans proposer de nouvelles innovations.

Ces changements sont clairement perceptibles à travers le mal-être des collaborateurs ou leur volonté de faire transparaître plus de sens dans leur quotidien professionnel. Dans cette optique, les mots d’ordre seront la flexibilité, la technologie pour optimiser le travail et l’humain, ainsi que l’empathie, en priorité.

Vivement les prochains mois pour voir ce que les professionnels RH vont appréhender et mettre en place !

L’expert

Jean-Noël Chaintreuil est le fondateur de Change Factory, laboratoire d’acculturation et d’accompagnement au changement. Les missions principales sont la compréhension des cultures, l’accompagnement des Comex, les transformations et la mise en application de stratégies de rupture.

Il intervient également dans diverses universités sur le futur du travail, les ressources humaines, les transformations culturelles et accompagne plusieurs programmes d’intrapreneuriat – principalement autour de l’impact positif et du développement durable.

Il investit également dans de nombreuses startups et projets autour des cosmétiques, de la blockchain et de la HealthTech, principalement.

Vous pouvez échanger avec lui sur Twitter ou LinkedIn – autour des thématiques telles que le futur du travail, l’entrepreneuriat et l’intrapreneuriat, les ressources humaines et les impacts culturels du digital.

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