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Pourquoi l’intelligence humaine ne doit pas essayer de «battre» l’intelligence artificielle

Par Benoît Raphaël, expert Le Journal des RH

Tout le monde (ou presque) connait l’histoire d’Alphago, l’intelligence artificielle de Google qui a battu le champion du monde de Go. Il y a eu beaucoup de commentaires sur ce qui est aujourd’hui considéré comme un tournant majeur de l’histoire de l’intelligence artificielle.

On pourrait dire de cette histoire que c’est celle de la guerre de l’intelligence artificielle contre l’intelligence humaine. Et que dans cette bataille, le robot a gagné. Mais on pourrait aussi le voir autrement. C’est une porte. Mais c’est une porte assez effrayante parce que, contrairement à ce que d’aucuns pourraient croire, il ne s’agit pas tant d’une défaite de l’intelligence humaine que d’une leçon de créativité et d’innovation. Pourtant, ce n’est pas l’équipe d’Alphago qui est à l’origine de cette rupture bouleversante, c’est Alphago lui-même. Ou presque. Et c’est dans ce “presque” que nous avons quelque chose à apprendre de ce “drame”. Quelque chose de très important.

Si vous n’avez pas encore vu le film “Alphago”, je vous invite à le voir (il est disponible sur Netflix). Ce documentaire est absolument renversant. On tremble du début à la fin. On pleure parfois. On essaie de comprendre ce qu’il se passe sous nos yeux. Ce que cette histoire essaie de nous dire. Et ce qui est fascinant, c’est que, au fil des cinq épreuves qui vont voir l’humain et le robot s’affronter, personne ne comprend vraiment ce qui est en train de se passer. Pas même le robot.

Durant la première moitié de l’histoire, Alphago se contente de gagner. Lee Sedol, champion du monde en titre, est complètement destabilisé. Il a parfois l’impression de jouer contre un miroir de lui-même, ou de tous les joueurs de Go avant lui. Il commence à douter et à changer de tactique. La troisième manche est un massacre. Lee Sedol joue un jeu qu’il n’a pas l’habitude de jouer, plus agressif. Il essaie absolument de gagner et en perd ses moyens. Il oublie la manière pour se concentrer sur le résultat. Il tremble, se gratte la nuque, passe quarante fois sa main dans les cheveux. A la fin des 3 premiers rounds, il a perdu 3 fois, il est dévasté. Par sa défaite. Mais aussi parce qu’il a perdu confiance en lui.

La quatrième manche est un tournant décisif. Lee Sedol décide de rester lui-même. Il cherche la faille chez AlphaGo. Il dépasse son propre jeu. A un moment, il joue un coup, le coup 78, que les commentateurs qualifient aussitôt de coup “divin”. Il y avait 1 chance sur 10.000 pour que ce coup soit joué. Alphago met énormément de temps avant de répondre. Il ne trouve pas de solution et commence à jouer de façon irrationnelle. Son jeu se disloque peu à peu. Il finit par abandonner.

Et la machine nous donna une leçon de créativité…

Vient alors la dernière manche. Un point de rupture. Humain et machine ont tous les deux réussi à briser l’autre. Alphago va alors changer complètement de tactique. Et se mettre à jouer de manière incompréhensible au début. Pendant tout le match, on voit l’équipe de Google essayer de comprendre l’attitude de l’intelligence artificielle. Les statistiques de victoire continuent de chuter. Le robot enchaine les coups dits “négligés”, des coups inutiles qui lui font perdre l’avantage sur la domination du plateau. On essaie de capter un sourire sur le visage de Lee Sedol, mais le champion reste incroyablement concentré. Quelque chose est en train de se passer. Les coups de son adversaire défient tous les calculs statistiques. Puis, peu à peu, sans que personne ne comprenne plus rien à ce qui est en train de se dérouler sous leurs yeux, pas même les ingénieurs d’Alphago, les probabilités de victoire remontent. A la fin, Lee Sedol abandonne. Alphago l’emporte d’un petit point et demi.

On pourrait croire le champion humain devasté, comme lors des trois premières manches. Bien au contraire. Cette fois, il a plutôt bien joué, il est resté lui-même. Mais il s’est passé quelque chose de complètement inimaginable pour lui. Depuis des millénaires, les joueurs de Go ont utilisé le score comme une indicateur de chances de victoires. Plus le score avance durant la partie, plus le joueur gagne confiance en lui. Cette fois, AlphaGo n’a pas joué le score, il a enchainé les coups “étranges” qui semblaient être des erreurs, le dispersaient et affaiblissaient sa domination. Alphago semble nous dire : “peu importe ma marge de victoire, je n’ai besoin de gagner que d’un seul point, je n’ai pas besoin de remporter tous ces territoires s’ils me sont inutiles pour la victoire finale.”

Ce qui est incroyable dans cette histoire, ce n’est pas la victoire de la machine contre l’humain, c’est la façon dont les humains ont réagi : Alphago nous a donné une leçon. Lee Sedol l’explique très bien : “Ce qui m’a le plus surpris, c’est qu’AlphaGo nous a démontré que les coups originaux pour les humains sont en fait, très conventionnels. Cela révèle un nouveau modèle pour le jeu de Go.”

Demis Hassabis, CEO de Deepmind, la société de Google à l’origine d’AlphaGo.

La machine, ici, a apporté l’élément déclencheur de rupture, et a bousculé les humains par sa capacité à être, sinon créatif, du moins “non-conventionnel”. Disruptif. Innovant.

Mais la leçon que l’on peut tirer de tout ça, c’est que cette attitude est le résultat d’une histoire, que Lee Sedol et Alphago ont écrite ensemble. Au début la machine brise l’humain, puis l’humain reprend sa cohérence, et ensuite la machine trouve une autre voie et nous apprend quelque chose sur nous.

Nous pouvons aborder cette guerre entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle en termes de victoire ou de défaite, mais nous pouvons aussi la penser comme une histoire qui nous pousse à nous réinventer

La victoire d’Alphago est en fait une victoire plus globale. C’est aussi une victoire pour Lee Sedol. Elle a aidé le champion a mieux comprendre la complexité du jeu de Go et lui a fait découvrir de nouveaux chemins. Et cette “innovation” résulte d’une histoire partagée. AlphaGo a provoqué une nouvelle attitude chez Lee, qui a poussé la machine dans ses limites et l’a poussé à briser les règles. A la fin, tout le monde a appris quelque chose. Lee Sedol s’est amélioré en se confrontant à la machine, de façon à la fois très rationnelle et très émotionnelle. Très intérieure, finalement.

Lee sedol : “Je suis reconnaissant et je pense avoir trouvé ma raison de jouer au Go”. L’histoire ne fait que commencer.

Fanu Hui, champion humain issu de la génération post “AlphaGo”.

Fanu Hui, champion d’Europe de Go, s’est entrainé avec AlphaGo, et n’a jamais cessé de grandir : “En jouant contre Alphago j’ai vu une forme de beauté derrière le jeu de Go. J’ai vu le monde différemment.”

Il y a beaucoup de leçons à tirer de cette histoire, sur la manière dont nous devons aborder notre futur avec l’intelligence artificielle.

Le potentiel de la technologie est infini, mais l’infini ne suffit pas à faire une vérité, il n’est qu’un champ de possibilités. En se développant en fonction de nos réactions, la technologie ne cesse de nous interroger comme un miroir sorti de nous-mêmes. Un révélateur qui repousserait en permanence nos convictions sur ce que nous sommes et sur la façon dont nous fonctionnons et nous réinventons.

En nous y confrontant, nous pouvons certes aborder cette guerre entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle en termes de victoire ou de défaite, mais nous devrions surtout la penser comme une histoire. Et les histoires sont faites pour nous faire grandir.

L’expert:

benoitraphaelBenoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, blogueur et entrepreneur.

Il est à l’origine de nombreux médias à succès sur Internet: Le Post.fr (groupe Le Monde), Le Plus de l’Obs, Le Lab d’Europe 1.

Benoît est également cofondateur de Trendsboard et du média robot Flint.

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